— Si je veux, j’en achète une dizaine pour mon fils — qu’il s’amuse.
Mais elle ne se mariera pas !

François Cabarrus, offensé, serra les poings.
Sa fille était une beauté, et il lui trouverait un mari !
François Cabarrus n’aimait pas la noblesse.
Arrogants et menteurs, ils levaient toujours le nez, même quand ils venaient lui demander un prêt.
La chance changeante aidait souvent Cabarrus à s’enrichir, mais il n’arrivait jamais à s’acheter le titre tant convoité dont il rêvait !
À l’été 1785, François décida que son rêve allait enfin se réaliser ! À chaque regard posé sur la douze ans Thérèse, une joie l’envahissait.
La jeune fille grandissait en une vraie beauté, avec ses yeux foncés et expressifs hérités de lui, et les boucles abondantes de sa mère qui encadraient doucement son visage délicat.
Quand Thérèse revint du couvent où on lui avait appris les bonnes manières, Cabarrus pensa la renvoyer, mais il changea d’avis.
Même une fleur fragile, encore pas tout à fait éclose, trouvera ses admirateurs.
Et plus tôt elle serait présentée à la cour française somptueuse, mieux ce serait ! Car il faudrait du temps pour trouver un prétendant…
Pourtant, Cabarrus n’osa pas encore présenter officiellement Thérèse au roi.
Mais lors de ses visites, il l’emmenait toujours avec lui.
En fin commerçant qu’il était, il connaissait bien l’adage : il faut montrer la marchandise !
Les affaires conduisirent un jour François à rencontrer un autre banquier — le marquis prospère Jean-Joseph de Laborde, qui avait fait fortune dans la traite des esclaves et le pillage des colonies.
Contrairement à Cabarrus, le rusé spéculateur Laborde s’était déjà acheté un titre, dont il était très fier.
— J’ai à qui le léguer, — souriait le marquis fraîchement titré, en montrant les portraits de ses deux fils.
L’aîné bâtissait déjà sa carrière, montrant la poigne paternelle.
Mais le cadet, Alexandre, du même âge que Thérèse, n’avait pas le tempérament des Laborde.
Avec une candeur enfantine, il partageait ses rêves de batailles et de voyages.
Il captivait tellement la jeune demoiselle Cabarrus que François regarda d’un autre œil l’amitié des enfants.
Cependant, le marquis prit la proposition de fiançailles très mal.
— Mon fils et ta fille ? — riait-il, essuyant des larmes de joie.
— Non ! Pour le mien, je ne trouverai pas une bâtarde.
Tu sais bien qu’avec mon argent, j’achète n’importe quelle comtesse.
Avec une généalogie sur dix générations !
Profondément offensé, François Cabarrus quitta la maison peu accueillante en maudissant Laborde.
Sans s’étendre sur cette histoire fâcheuse qui jetait une ombre sur la réputation de sa fille, François chercha un nouveau prétendant.
Et il trouva bientôt un candidat approprié.
Le 21 février 1788, la quatorze ans Thérèse, la tête baissée, avançait vers l’autel.
Après le rêveur Alexandre — son premier amour pur — le marquis Jean-Jacques Fontaine lui semblait particulièrement horrible.
De petite taille et très corpulent, il s’essuyait sans cesse le front en sueur avec un mouchoir de batiste, effaçant les gouttes brillantes sur son visage rouge.
Peu importe ses efforts, Thérèse ne pouvait trouver aucune qualité à son mari.
Le marquis, avec ses sourcils blanchâtres et ses cheveux roux, ne lui inspirait que du dégoût.
Si ce n’était pour le titre et l’argent, elle ne l’aurait jamais épousé ! Jamais !
Un an et demi après le mariage, Thérèse de Fontaine donna naissance à un garçon robuste, dans lequel les visiteurs, aussi attentifs soient-ils, ne retrouvaient aucune ressemblance avec le marquis.
— Faut-il s’étonner ? — murmuraient hardiment les dames expérimentées — elle est si belle qu’elle n’a pas supporté longtemps les bras du mari laid !
Le scandale retentissant déclenché par Fontaine, à la suite des rumeurs, troubla la vie familiale…
Mais dehors, les événements bouillonnaient, éclipsant tout conflit familial.
À l’été 1789, la France bouillonnait de révolution.
Les pauvres réclamaient du pain, les riches tremblaient d’effroi.
Sentant qu’il n’y aurait pas de clémence, le marquis Fontaine s’enfuit en Espagne pour sauver sa vie, oubliant complètement sa femme infidèle.
En célébrant le départ de son mari, Thérèse espérait pouvoir obtenir un divorce unilatéral…
Cela valait la peine d’attendre un peu ! Mais bientôt, la cruauté et la haine dominèrent Paris : les gens semblaient perdre leur humanité.
Regardant avec peur ce qui se passait, Thérèse décida de partir chez son oncle à Bordeaux.
Mais même dans cette ville auparavant sûre, elle ne trouva pas la paix.
Où qu’elle apparaisse, elle était suivie du regard attentif du commissaire Jean-Lambert Tallien, envoyé en ville pour réprimer les révoltes.
Tallien avait mauvaise réputation : il participait aux exécutions des nobles et gardes ayant pris le parti du roi, votait pour la mort du monarque et envoyait aisément les indésirables à la guillotine.
Mais dans l’âme du redouté Tallien s’allumèrent des sentiments brûlants en voyant Thérèse.
On raconte qu’après une brève rencontre, le puissant commissaire fit à la marquise une proposition qu’elle ne put refuser.
— Convenez-en, mieux vaut être avec moi que décapitée ! — murmura Tallien en serrant sa main.
Au début, les nobles et bourgeois hostiles à la liaison de Thérèse changèrent rapidement d’avis.
Sous l’influence de sa bien-aimée, Tallien sembla s’adoucir.
Le sang ne coulait plus dans les rues de Bordeaux : les exécutions se faisaient plus rares, les arrestations bruyantes ne secouaient plus la ville et ses environs…
Les habitants stupéfaits, croyant au pouvoir de la belle Thérèse, la vénéraient comme une sainte miséricordieuse qui avait apprivoisé le lion sauvage.
En décembre 1793, un somptueux festin eut lieu à Bordeaux où la « citoyenne Thérèse » apparut en déesse de la Raison.
Les Français la portèrent en triomphe, exprimant leur gratitude…
Bien sûr, les rumeurs arrivèrent rapidement à Paris, où le mécontentement face à la modération de Tallien grandissait.
Maximilien Robespierre, chef de la révolution, traita le commissaire de « traître » ayant perdu la tête à cause d’une « ancienne noble ».
Tallien fut appelé à la capitale, et Thérèse décida de l’accompagner.
En vain ! À peine sortie de la voiture, elle fut arrêtée et jetée en prison…
Dans un moment de désespoir, sachant que la guillotine la menaçait, Thérèse réussit à faire passer un mot à l’extérieur :
« Je meurs dans la douleur parce que j’ai appartenu à un lâche comme toi », lui lança-t-elle durement.
Mais elle se trompait sur Tallien : le lendemain, il monta à la tribune pour défier Robespierre.
Avec d’autres conspirateurs, il renversa le tyran et ses partisans, rendant la liberté à sa bien-aimée.
L’hiver 1794, Thérèse épousa Tallien et lui donna bientôt une fille.
Voyant la petite fille aux yeux sombres faire des grimaces amusantes, Tallien était prêt à vénérer sa femme.
Mais elle devenait de plus en plus froide envers lui…
L’adoration du mari ne réchauffait plus le cœur de Thérèse.
Des semaines de désespoir et de peur pour sa vie lui apprirent que l’amour sans pouvoir vaut peu.
Elle attribuait son salut à la chance : si Tallien avait perdu ce jour fatidique, elle ne serait plus de ce monde.
Comme des milliers d’autres que la révolution n’avait pas épargnés.
Jean-Lambert Tallien perdit son pouvoir.
En revanche, la star de Paul Barras et du jusque-là inconnu Napoléon Bonaparte monta.
Thérèse, mettant en valeur sa beauté par une robe légère et claire, plus révélatrice que cachante, plut à tous deux.
En entamant son divorce, elle misa sur Barras, laissant son amie Joséphine séduire le second prétendant.
Préférant l’expérience de la jeunesse, Thérèse comprit vite qu’elle avait perdu.
Mais cela la dérangeait peu : sa jeunesse tumultueuse reculait, elle aspirait de plus en plus à la stabilité et à la paix.
Que lui offrait Gabriel-Julien Ouvrard — un riche financier qui se tenait éloigné de la politique.
Indifférent aux jeux révolutionnaires, indifférent aux souverains successifs, il avait fait fortune en fournissant l’armée et la flotte.
Vers un tel homme Thérèse était irrésistiblement attirée.
Cependant, aussi bon qu’était Ouvrard, avec qui elle eut cinq enfants durant leur liaison, il ne pouvait lui donner l’essentiel — un statut officiel.
Le financier était déjà marié et ne comptait pas divorcer.
De plus, en quelques années, la chance avait tourné le dos à Ouvrard…
Thérèse n’attendit pas la chute du banquier.
Cherchant un havre tranquille, elle trouva ce qu’elle cherchait.
François-Joseph-Philippe, prince de Chimay, autrefois fuyant la Terreur et revenu dans une France apaisée, lui offrit sa main et son cœur.
En août 1805, à 32 ans, Thérèse se maria et partit pour la principauté de Chimay, loin des inquiétudes et tentations de la cour.
À Chimay, elle aménagea sa vie selon ses goûts, créant une petite cour où se réunissaient ses proches.
De temps en temps, des rumeurs sur des gens du passé lui parvenaient.
Sur le voyageur Alexandre de Laborde, fils du marquis guillotiné pendant la Révolution et qui s’était moqué d’elle.
Sur l’ancien bourreau de la Révolution Tallien, qui peinait à se débarrasser de la lèpre.
Sur le financier Ouvrard, suspecté de spéculation, arrêté puis ruiné.
Sur le Barras oublié, dont le nom avait un jour résonné en France…
Mais, avec les soucis familiaux et les onze enfants nés de multiples amants et maris, toutes les mauvaises nouvelles s’effaçaient rapidement…
Thérèse, fille de marchand devenue princesse de Chimay, vécut une vie bien remplie et s’éteignit en 1835 à 61 ans.







