«Il donna sa femme aux domestiques.»

Les cris venant de la chambre de sa mère traversaient l’épaisseur des murs.

Et Betty se recroquevillait en boule, se couvrant la tête avec un oreiller.

Pourvu qu’elle n’entende pas ce hurlement terrifiant.

Elizabeth aurait voulu être forte et défendre sa mère.

Cependant, elle n’aurait jamais osé s’opposer à son beau-père.

Le comte Castlehaven était un monstre.

Elle-même l’avait découvert à l’âge de douze ans.

La fille aînée du comte de Derby, Anne, avait toujours été au centre de l’attention.

Née en mai 1580 dans l’une des familles les plus influentes d’Angleterre, elle était considérée comme une possible héritière de la couronne.

Dans son testament, le roi Henri VIII avait désigné les comtes de Derby comme prétendants au trône juste après ses propres enfants.

Lorsque l’on comprit que la reine Élisabeth Ire n’aurait pas de descendance, Anne commença à susciter l’intérêt général.

Et bien que la souveraine eût préféré son neveu, la fille du comte restait l’une des jeunes femmes les plus populaires de la société.

C’est pourquoi le mariage d’Anne devint une affaire d’État.

On disait même qu’on envisageait de la marier au tsarévitch d’une lointaine Moscovie.

Mais ces projets ne devaient jamais se réaliser.

En 1607, alors qu’Anne avait déjà vingt-sept ans, elle épousa un Anglais, le richissime baron Chandos.

Au château de Sudeley, où les époux s’installèrent, la vie était animée et joyeuse : les bals succédaient aux chasses, et les chasses aux réceptions.

Les invités venaient souvent assister à des représentations théâtrales commandées par la baronne, discuter des nouvelles et colporter des ragots…

Lady Anne elle-même passait pour une bonne maîtresse de maison, bien que peu économe, et une mère correcte : elle donna à son mari deux filles et trois fils.

Aussi on lui témoignait une sincère compassion lorsque, en août 1621, le baron Chandos, parti se reposer aux eaux, mourut subitement.

La baronne avait alors quarante et un ans : pour l’époque, elle était considérée comme une personne fort respectable.

Beaucoup pensaient qu’Anne préférerait rester veuve, sans lier sa vie à un autre homme.

Cependant, quelques années plus tard, une rumeur se répandit :

— Lady Anne est fiancée !

— Par ma foi, la baronne a choisi un bien étrange homme pour mari, murmuraient-on dans les salons.

— Elle en verra de dures avec lui !

En effet, le comte Mervyn Castlehaven semblait loin d’être le meilleur parti pour lady Anne.

De toutes ses qualités, il ne possédait que la richesse.

Pour le reste, on évitait d’en parler ouvertement dans la bonne société.

Le comte était de treize ans plus jeune que sa fiancée ! Et, de surcroît, il passait pour un homme fort porté sur les plaisirs charnels.

— Elle est restée fille trop longtemps et tente maintenant de rattraper le temps perdu ! disaient méchamment certains à propos de la baronne.

Pourtant, lady Anne semblait ignorer les commérages qui l’entouraient.

Le 22 juillet 1624, elle se rendit à l’autel avec son élu.

Ce second mariage changea étrangement lady Anne.

Auparavant toujours présente aux fêtes, elle cessa presque de paraître en société.

Et même lors de ses rares visites à la cour, elle apparaissait pâle et triste.

Il ne restait plus d’elle qu’une ombre de la joyeuse dame qu’elle avait été.

— Il semble que la vie avec son mari ne soit pas douce ! chuchotait-on dans le monde.

— Que pouvait-elle attendre, en choisissant un jeune homme ? Le tempérament du comte ne convenait pas à une femme de son âge.

Bientôt, Castlehaven emmena sa femme dans une résidence de campagne.

Dès lors, les nouvelles de la vie conjugale de la comtesse n’arrivaient à Londres que rarement.

On savait qu’elle avait béni l’union de sa fille Elizabeth, âgée de seulement douze ans, avec James, le fils aîné de Castlehaven issu d’un premier mariage.

Cependant, le comte, qui avait farouchement insisté pour cette union, se fâcha ensuite contre son héritier et tenta de le priver de ses titres et de ses biens.

— La pauvre ! Elle doit regretter amèrement son mariage imprudent, disaient déjà avec compassion certaines voix… Quand soudain éclata un énorme scandale !

Le 1er novembre 1630, James, le fils du comte âgé de dix-huit ans, se présenta devant le Conseil privé d’Angleterre, qui regroupait les plus éminents représentants de l’aristocratie, pour demander à être entendu.

Il accusa ouvertement son père, déclarant que celui-ci forçait sa belle-mère à avoir des relations… avec des domestiques.

Les lords, choqués par les attaques monstrueuses du jeune James, appelèrent Anne à témoigner.

Elle pouvait soit démentir les paroles de son beau-fils, soit révéler des faits qu’il était même gênant d’imaginer.

La comtesse de Castlehaven choisit de ne pas se taire.

Bientôt, toute la société discuta avec indignation de l’histoire inimaginable racontée par la dame de cinquante ans.

Pâlissant de honte, Anne raconta qu’après s’être brouillé avec son fils, le comte avait décidé de se procurer un nouvel héritier.

Et qu’il l’exigea d’elle.

Déjà dur auparavant, l’asservissant souvent par la force, Castlehaven devint une véritable bête.

Lorsque ses tentatives de concevoir un enfant échouèrent, il fit appel à ses fidèles domestiques et la maintint lui-même pendant que le forfait se commettait…

Anne ne pouvait se plaindre à personne.

Et pas seulement par honte ou par peur pour sa propre vie.

Le comte la menaça : si elle disait un seul mot, ce serait au tour d’Elizabeth.

Bien qu’Anne eût accepté jadis le désir de son mari en permettant de marier sa fille à douze ans, elle ne pouvait imaginer qu’elle subirait un tel cauchemar…

Pourtant, la comtesse se trompait en croyant que son mari conservait encore quelque chose d’humain.

Comprenant que sa femme ne lui donnerait pas de fils, Castlehaven décida de mettre ses plans à exécution avec sa jeune belle-fille et bru.

Elizabeth partagea le sort de sa mère.

Ayant appris la situation par son épouse, James osa agir.

Son intervention devant le Conseil privé porta ses fruits : le comte Mervyn Castlehaven fut arrêté et enfermé à la Tour de Londres.

En avril 1631, il comparut devant le tribunal, où il nia sa culpabilité.

— Regardez-moi ça ! s’indigna le comte.

— Mes biens m’accusent ! Qui leur a donné le droit d’ouvrir la bouche ?!

La défense de Castlehaven ne chercha pas à réfuter les accusations.

Elle se fondait sur l’argument qu’une femme ne pouvait témoigner contre son mari.

Mais cette stratégie ne lui apporta aucun succès : on permit à Anne de s’exprimer devant le tribunal, et son témoignage fut accepté…

Le 14 mai 1631, le comte Mervyn Castlehaven fut exécuté.

Le même sort attendait ses domestiques.

Après ce procès retentissant dans toute l’Angleterre, la vie d’Anne fut difficile.

L’opinion publique était divisée : beaucoup la condamnaient, la tenant pour responsable de ce qui était arrivé.

Bien que le roi lui eût accordé son pardon pour les actes immoraux commis involontairement, sa réputation était irrémédiablement ruinée.

Anne fut confiée à la garde de sa vieille mère, la comtesse douairière de Derby, qui recueillit aussi ses petits-enfants, mais refusa d’accueillir Elizabeth, qu’elle jugeait susceptible d’avoir une mauvaise influence sur les enfants.

Elizabeth dut rester avec son mari.

Cependant, leur mariage était purement formel : James lui offrit le gîte et le couvert, mais il n’était pas question de relations conjugales.

L’union resta sans enfants.

À ces femmes ayant tant souffert était destinée une longue vie : Anne mourut en 1647, et Elizabeth s’éteignit en 1678…